Dominique Pinon, pour la plupart d’entre nous, c’est ce personnage, à la fois multiple et toujours le même, des films de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet : La cité des enfants perdus, Delicatessen, Amélie Poulain… Une présence forte, une gueule incroyable et une aura impressionnante. Du coup, quand on le retrouve, juste avant sa lecture d’un « racontar arctique » de Jorn Riel au Marathon des Mots, on est presque surpris de découvrir un homme posé, délicat. « Normal », dirait-on si le mot n’était pas aussi à la mode.
D’emblée, il plaisante. Il vient de manger un moules-frites (« Danoises, les moules »), nous retrouve pour une glace et enchaînera ensuite avec un texte sur le Groenland : « On reste dans le thème. » Le temps de commander une boule chocolat, le voilà lancé… « Des lectures à haute voix, j’en fais beaucoup. C’est un exercice que je faisais déjà enfant. Ma grand-mère paternelle était alitée, alors j’allais lui faire la lecture. Ça me plaisait beaucoup. D’ailleurs, enfant, j’avais toujours le premier prix de lecture, ça existait encore (rires). »
L’adolescence sera moins studieuse, mais marque sa découverte du théâtre. « J’avais 13, 14 ans quand je suis allé voir Fin de partie de Beckett. Je me rappelle, je me suis dit : “Tiens, on peut voir le monde d’une certaine façon.” Cette pièce m’expliquait des trucs sans me les expliquer parce que Becket, c’est quand même assez particulier. J’aime bien son laconisme, son économie de mots. Quand il écrit : “Nous sommes sur terre, c’est sans remède”, c’est extraordinaire, presque du Cioran avant la lettre. Fin de Partie, j’ai fini par le jouer, avec Charles Berling. Je me suis régalé. »
Ecrire, le comédien y pense. Il envie les écrivains, mais ajoute immédiatement : « Il faut avoir quelque chose à raconter, ou un peu d’imagination. Moi, on me donne les histoires à jouer. Mais j’aurai peut-être un jour un éclair de génie. J’aimerais bien. »
Autre projet, un grand voyage, comme Jorn Riel. « Il faut que j’y pense, sourit-il, évoquant la vieillesse. J’aimerais un jour partir seul, dans une cabine de bateau. Les extrêmes m’attirent, mais je n’ai jamais été plus haut que la Lituanie. Ce qui est fascinant, c’est ce gros morceau d’hiver et ce gros morceau d’été… C’est hors de ce qu’on vit. »
Un grand moment de grâce de ce marathon : la prestation de Marie Christine Barrault. Quatre heures de lectures des mémoires d’Hadrien dans l’ancienne salle du trône du roi Guillaume décorée, à l’antique, du Palais des Académies, devant une assemblée de têtes blanches unies dans la ferveur et le respect. Une idée de génie mise en œuvre à la pointe de la perfection.
“Nous avons voulu souffler sur les braises refroidies de la gloire de la grande Marguerite” annonça le présentateur. Idée excellente pour ne pas dire géniale. Marguerite fut sociétaire de cette belge académie avant de rejoindre son pendant du quai Conti. Et de rappeler que la merveilleuse Dominique Rollin qui vient de nous quitter lui succéda en occupant son siège bruxellois.
Ce fut un moment de ferveur jubilatoire et collective. Je suis resté quatre heures scotché à ma chaise inconfortable, envoûté par un texte magique, un grain de voix cristallin qui laissait deviner, en off mental la voix graveleuse de Marguerite Yourcenar.
Quelle liberté de ton pour dire les ambitions contenues et la passion du pouvoir et la ferveur homosexuelle d’un empereur qui dans ce texte incomparable nous parle de la plus difficile des conquêtes: l’empire sur soi par la sculpture de soi.
Marguerite Yourcenar en avatar de son idole masculine, à son tour incarnée par la toujours très belle et très impériale Marie-Christine Barrault (altière, elle me fait penser un instant à l’impératrice Marie-Thérèse)
Le rapport avec l’interculturel? Evident dans la description d’un empire, d’une mare nostrum où se côtoyaient, le texte l’énonce de la manière la plus claire, la pensée athénienne, tous les dieux d’Egypte et l’orient, les sagesses asiatiques et le monothéisme juif, chrétien.
C’est que cet empire était métisse et cosmopolite et que Rome était, sinon le premier du moins le plus important melting pot de l’antiquité. Qu’on en prenne enfin, chez nous, aujourd’hui, de la graine avant que ne s’effondre l’empire européen cent ans après celui tout aussi composite de François Joseph, le mari de l’inoubliable Sissi. Patrie de Freud, de Mahler, de Bruckner de de Musil, des frères Hofmannsthal, de Karl Kraus, de Joseph Roth, de Klimt, Schiele et de Kokoschka, de Josef Hoffman et Otto Wagner.
Il est vrai que le marathon des mots avait été ouvert , la veille au National par « L’or noir » un très beau moment interculturel . “Arthur Higelin a partagé plutôt que lu des extraits de textes tandis que le musicien, virtuose, créait avec différents instruments, des plus connus aux plus saugrenus, une ambiance musicale étonnante. De sa belle voix grave, Arthur H a fait passer son amour des mots. Ceux d’Aimé Césaire, d’abord, ceux d’Edouard Glissant et Dany Laferrière ensuite, ceux d’Aimé Césaire, encore, ceux de René Depestre et James Noël pour poursuivre et puis ceux… d’Aimé Césaire, toujours”
Des géants, fils de manants et d’esclaves mais comme l’aristocrate Yourcenar d’humbles serviteurs de la sublime et impérieuse langue française.
Aaaaaah… Même le plus athlétique des Marathoniens est soulagé au moment où il passe la ligne d’arrivée. C’est que la course, aussi belle soit-elle, prend des allures de performance quand elle s’étend au-delà de la norme. Quarante-huit heures de Mots. C’est ce que Bruxelles, et 3.000 amateurs de littérature, ont vécu ce week-end.
A 11h, Frédéric Dussenne a ouvert le bal avec La liseuse, de Paul Fournel, au C.C. des Riches-Claires. La liseuse, ce n’est pas une femme, c’est cet objet que se voit confier un jour un vieil éditeur, voyant ainsi modifiées ces habitudes de lecture (et donc de vie ?). Posé, attentif à son public (malheureusement clairsemé), le metteur en scène a livré de ce texte une lecture savoureuse, pleine de vie.
La 3e édition du festival de lectures publiques prend place ce week-end en neuf lieux de Bruxelles. L’occasion de “voyager ensemble dans des mondes imaginaires”.
Entretien
Dès ce soir, Bruxelles résonnera de mots. Des mots d’écrivains couchés sur le papier qui prendront vie dans la bouche de comédiens. Ainsi dite, et même interprétée, la littérature n’est plus une affaire d’évasion en solitaire mais une aventure collective.
Marianne Cosserat, directrice du Marathon des Mots et d’Entrez Lire-Passa Porta, explique avoir rencontré des spectateurs qui, “après une lecture, avaient eu le sentiment de vivre une expérience intense en communion où tout le monde a eu l’impression d’avoir partagé la même chose”. La lecture publique, ajoute-t-elle, propose un rapport aux mots différent : “Il y a une interprétation, on passe à l’oral. C’est un spectacle à part entière et donc pas uniquement un moyen d’attirer plus de gens vers la littérature. C’est un moyen de voyager ensemble dans des imaginaires, de découvrir des mondes, de rire, d’avoir des émotions, de partager une forme de beauté. Le plus important, c’est créer un moment d’émotion collectif grâce à quelque chose de simple : les mots.”
Quatre. C’est le nombre de personnes endormies qu’on a repérées aujourd’hui au Marathon des Mots. Mais attention, ce n’est pas une moquerie, ni pour elles, ni pour l’organisation. Cela montre juste, selon nous, à quel point ce festival de lectures à voix haute propose un exercice auquel nous ne sommes plus habitués : nous arrêter. Prendre le temps, une heure, d’écouter un texte. Des mots, une voix, sans artifice d’aucune sorte. Alors, forcément, le rythme bute. La fatigue retombe… et parfois, vous emporte. C’est la vie.